Retour

Première partie – Ferdinand Berthoud et le rêve d'une Académie horlogère

Rossella Baldi

01_FB_Planche_XVII.jpg
02_FB_Planche_XVIII.jpg
03_Planche_XIX.jpg
Desprez_04_3.jpg

L’esprit visionnaire de Ferdinand Berthoud s’est exprimé à travers les chefs-d’œuvre horlogers qu’il nous a légués. Cependant, le maître nous a transmis d’autres projets témoignant de son audace, comme celui de la création d’une Académie horlogère.

Selon les explications de Ferdinand Berthoud dans son « Discours préliminaire sur l’Horlogerie »[1], il existe trois catégories d’horlogers. La première, et la plus nombreuse, est celle des ouvriers médiocres ne travaillant que pour l’argent. Sans dispositions ni talents particuliers, ils exercent leur métier sans passion. Viennent ensuite les horlogers souhaitant se distinguer de la communauté et s’efforçant d’acquérir les compétences nécessaires pour être reconnus en tant qu’artistes, mais dépourvus de capacités innées.

Les tenants de la troisième catégorie, que Berthoud nomme les « Artistes intelligents », représentent l’élite horlogère : ils appliquent leur virtuosité naturelle et leur goût de l’art et du savoir-faire horloger afin d’en faire valoir l’excellence.

La haute horlogerie n’est donc réservée qu’à ces élus possédant un don singulier, qu’ils nourrissent par l’expérience, la pratique et l’esprit d’analyse. Comme le dit Berthoud, « un Artiste tel que je le suppose, n’exécute rien dont il ne sente les effets ».

Néanmoins, le Neuchâtelois reconnaît que les heureuses dispositions de ces quelques maîtres ne peuvent garantir, à elles seules, la perfection de l’art horloger. La conquête de la perfection requiert à ses yeux de l’émulation et de l’antagonisme.

Ainsi, Ferdinand Berthoud lance l’idée ambitieuse de fonder une « Société ou Académie d’Horlogerie », jouissant de la protection royale. La hardiesse du projet mérite d’être soulignée : aucune institution de ce genre n’existe à cette époque en France, ni ailleurs. Les détails de ce qui est malheureusement resté un projet non concrétisé sont consignés dans les dernières pages du « Discours préliminaire » de l’Essai sur l’horlogerie. Berthoud ne s’arrête pas sur l’organigramme de l’institution, mais en présente plutôt les différents avantages, à commencer par les privilèges économiques. L’Académie, motivant les artistes à s’améliorer constamment et récompensant leurs efforts par des prix, réaffirmerait ainsi la suprématie de l’horlogerie française face à la concurrence anglaise. Si l’horlogerie constitue un enjeu fondamental sur le marché international, « c’est par l’établissement d’une Société académique, que l’Art de l’Horlogerie pourroit acquérir le plus de confiance de la part de l’Etranger »[2].

Berthoud insiste également sur la vocation pédagogique de la structure. Ses membres seraient des exemples pour les jeunes horlogers, sur le plan technique et moral. L’« Académie d’Horlogerie » défendrait alors une vision éthique de l’art horloger, afin de l’extraire de la bassesse du commerce et du profit qui causent sa ruine.

Enfin, soulignons ce véritable coup de maître : l’importance que Ferdinand Berthoud accorde aux documents émanant de l’Académie. Il propose d’utiliser ses registres, qui contiennent des discussions, des mémoires et des images illustrant mouvements, procédés et outils, comme des archives publiques de l’art horloger, à disposition de chacun. À l’instar des brevets, ces documents constitueraient un outil essentiel de sauvegarde des inventions et des droits de leurs créateurs afin de contrer le plagiat.

Avec perspicacité, l’imagination d’une « Académie d’Horlogerie » pose ainsi les jalons d’une réforme de l’horlogerie parisienne et précède de plusieurs décennies la création de structures qui, aujourd’hui encore, font partie intégrante de l’univers horloger.


Légendes

1)       Louis-Jean Desprez, Vue imaginaire de l’Ecole des Ponts et Chaussées, dessin à l’encre, vers 1770-1780. Musée Carnavalet, Paris.

2)      Ferdinand Berthoud, Essai sur l’horlogerie, dans lequel on traite de cet art relativement à l’usage civil, à l’astronomie et à la navigation, en établissant des principes confirmés par l’expérience, Paris : chez J. Cl. Jombert, Musier et Panckoucke (libraires), 1763, pl. XVII.

3)      Ferdinand Berthoud, Essai sur l’horlogerie, dans lequel on traite de cet art relativement à l’usage civil, à l’astronomie et à la navigation, en établissant des principes confirmés par l’expérience, Paris : chez J. Cl. Jombert, Musier et Panckoucke (libraires), 1763, pl. XVIII.

4)      Ferdinand Berthoud, Essai sur l’horlogerie, dans lequel on traite de cet art relativement à l’usage civil, à l’astronomie et à la navigation, en établissant des principes confirmés par l’expérience, Paris : chez J. Cl. Jombert, Musier et Panckoucke (libraires), 1763, pl. XIX.



[1] Ferdinand Berthoud, « Discours préliminaire sur l’horlogerie » in : Essai sur l’horlogerie, 1763, vol. 1, p. xix.

[2] Ferdinand Berthoud, Essai sur l’horlogerie, vol. 1, p. xlvij